Le blog de Samély

Les rêves anciens

27juillet

L’aube se levait, diffusant dans la chambre une faible lumière qui jetait sur le visage de l’homme des ombres brutales. Elle était assise près du lit et l’observait. Il dormait paisiblement. Pourtant ses traits étaient creusés. Elle tenta de se composer un visage serein, celui qu’il voudrait certainement trouver s’il ouvrait les yeux. Il lui fallait puiser en elle assez de force pour l’aider, recomposer un amour qu’elle n’éprouvait probablement plus. A cette pensée, elle se sentit coupable. On ne retire pas son affection à quelqu’un qui subit déjà tant.

Elle était infirmière, dans la vie, dans l’âme. C’était ainsi. Cela la rendait prompte à donner, incapable de prendre. Mais ce jour-là, alors qu’elle ne parvenait pas à créer ce masque de sérénité qu’elle avait coutume de porter, elle se demanda si elle avait encore quelque chose à donner. Elle sondait son être et se sentait vide.

Elle caressa le front de l’homme et, instinctivement, elle eut un élan de compassion. Cet élan spontané lui démontra qu’elle n’était pas aussi vide qu’elle en avait l’impression. Elle était naturellement humaine, profondément et, même si parfois elle avait souhaité l’être moins, elle ne tenait finalement pas à changer. Curieusement, elle ne se sentit pas rassurée ; elle éprouvait un tiraillement douloureux. Elle voulait rester qui elle était et elle voulait être une autre, une qui saurait s’occuper d’elle-même, assez pour tourner le dos à tout cela.

Elle secoua la tête, comme pour chasser ces pensées parasites et dérangeantes, et se leva. Elle se dirigea vers la cuisine et commença à se préparer un café, comme chaque matin, mécaniquement. Elle s’appuya contre le plan de travail et regarda le liquide noir couler lentement. Les gouttes sombres éclataient dans une mare de ténèbres… et elle se dit que c’était là l’exacte représentation de sa vie : des journées sombres qui venaient grossir une existence de ténèbres.

Elle pesta contre cet accès de déprime. Après tout c’était faux, elle avait des rêves et elle l’avait lui. Lui… il avait été son âme sœur, ou plutôt ils avaient l’un et l’autre cru que c’était le cas. Certes il ne l’était pas mais il était lui et il faisait partie de sa vie, d’elle. A cette pensée un léger sourire vint adoucir son visage aux traits tirés. Puis doucement le sourire disparut. Elle se le représenta, là bas dans son lit, plongé dans ce sommeil sans fin. Il lui avait dit, avant le coma, qu’il ne voulait pas être séparé d’elle. Et elle était restée, elle avait tenté de s’accrocher à tout ce qui les avait réunit, couvé en esprit leurs souvenirs, préservé leurs espoirs. Mais elle était désormais seule lorsqu’elle était près de lui.

Elle tenta alors de songer à tout ce qu’ils avaient voulu faire ensemble, à tout ce qu’il feraient s’il, non plutôt *quand* il se réveillerait. Elle avait l’impression de contraindre son esprit ; elle était trop lucide pour être capable de se rassurer avec des illusions. Les rêves sont le fruit d’une alchimie qui mêle le moment et les âmes. Leurs rêves s’étaient probablement éteints, laissant en elle ce vide qu’elle avait refusé de nommer.

Elle se dirigea lentement dans le couloir qui menait à sa chambre… Elle avait toujours rejeté l’idée qu’il ne se réveillerait peut-être pas. Les médecins l’avaient craint et même s’il se réveillait, il serait différent. Elle l’avait accepté, tout en se disant que même différent, ce serait encore lui. Elle s’était dit que cela signifiait simplement que leur avenir ensemble serait différent, mais que cela ne pouvait pas signifier qu’ils n’avaient rien à accomplir.

Elle marqua un temps d’arrêt. Elle aussi avait changé. Elle réalisa qu’à force de tenter de ranimer des rêves moribonds, elle avait cessé de s’émerveiller. Ce combat avait vidé les rêves de leur substance, les avait dépouillés de leur éclat.

- Les rêves sont si fragiles…

Elle repartit et franchit le seuil de la porte de sa chambre. Il était devant elle, entouré de tous ces appareils dont les signaux laissaient croire que la vie était encore là. D’une certaine façon elle était là, mais cette vie là lui était étrangère. Elle n’avait rien à voir avec ces rêves anciens qui étaient si beaux.

- Les rêves meurent aussi…

Elle avança doucement les mains vers le visage de l’homme.

- Les rêves morts sont les entraves des rêves à venir…

Elle arracha le tube qui était glissé dans sa gorge et regarda l’homme partir.

L'art égyptien au temps d'Akhenaton

19mai

Bien que les trois empires égyptiens couvrent une période de près de 2000 ans, l’art égyptien a été connu tardivement. En effet, avant la campagne d’Egypte de Napoléon en 1798, rares sont les musées à posséder des vestiges égyptiens et aucune fouille sérieuse n’a encore été entreprise. Passionné par l’Egypte, Napoléon emmène avec lui une expédition scientifique composée de savants, d’ingénieurs et d’artistes. On doit à ces derniers les magnifiques gravures de la Description de L’Egypte publiées entre 1809 et 1821.

Un an plus tard, Champollion déchiffre la Pierre de Rosette et il a alors été possible d’étudier et de comprendre la civilisation égyptienne. La connaissance des hiéroglyphes était d’autant plus indispensable pour aborder l’art égyptien  que c’est un art codifié dans lequel l’écriture tient une grande place. On ne peut prétendre comprendre une œuvre sans saisir le sens des hiéroglyphes qui l’accompagnent car ils se répondent l’un l’autre. De plus, à l’image de l’égyptien hiéroglyphique, les œuvres artistiques sont investies d’une signification, d’un symbolisme fort et structurées dans des compositions complexes où chaque élément doit être considéré.

Contrairement aux autres arts de l’antiquité, tel l’art grec, l’art égyptien est une représentation aspective et non en perspective. Les artistes ne cherchaient pas à montrer une scène du point de vue du spectateur, mais à représenter ce qui devait l’être. Les sujets apparaissent dans ce qui constituait pour les Egyptiens anciens leur plénitude. La représentation classique de sujets de profil avec des éléments figurés de face n’est donc pas due à une absence de maîtrise des artistes. Si la tête est bien de profil, ce qui permet de représenter l’oreille dans son entier, on remarquera que l’œil est peint ou sculpté de face, dans sa forme la plus complète. De la même façon, le ventre est de profil mais le nombril est de face. Les personnages inscrits dans la scène, de profil, se regardent les uns les autres et la représentation a sa vie propre, indépendamment du spectacle qu’elle offre. Pour l’amateur d’art, habitué à ce qu’une œuvre soit créée pour qu’il la contemple ou pour l’amener à s’interroger, l’art égyptien est donc un mystère.

Pour l’Egyptien ancien, ce qui est écrit, gravé, sculpté existe ; l’image est la représentation de la vérité et ces images sont mêmes investies d’un pouvoir, d’une magie propre. Représenter un défunt de façon complète lui assure une existence après la mort. C’est tellement vrai que certains pharaons ont utilisé habilement ce mode de communication, réécrivant leur histoire en la représentant sur les pylônes des temples. On peut notamment citer Hatchepsout, une femme qui devint roi et qui justifia sa position en représentant sa divine conception. Etape après étape, à la manière d’une bande dessinée (et oui ils ont tout inventé ces Egyptiens !) on peut découvrir que sa mère fût visitée par Amon, lequel avait décidé de concevoir l’être qui devait régner sur l’Egypte.

A bien des égards, l’art égyptien ne se soucie donc pas de livrer un récit vraisemblable et l’aspectivité est d’ailleurs une forme de représentation qui ne se situe pas dans l’espace et le temps : la taille des sujets n’a aucun rapport avec la perspective, mais avec leur importance, elle marque la hiérarchie. On verra aussi de nombreuses représentations qui ne tiennent absolument pas compte du déroulement des actions dans le temps, par exemple lorsqu’un sujet est représenté effectuant une tache et tenant simultanément les emblèmes de son pouvoir. L’important n’est pas de montrer une scène réaliste et les représentations égyptiennes ne peuvent en cela être considérées comme narratives. L’aspect physique des personnages représentés s’absout également de toute authenticité au profit du message délivré : Pharaon a un corps parfait, quel que soit son âge, un noble ayant réussi sera représenté avec un ventre qu’il n’a peut-être pas réellement pour symboliser son opulence, etc.

On pourrait penser que cet ensemble de codes, ces symboles imposés, privaient les artistes de liberté au point de les réduire à un travail de techniciens. On sait pourtant que certains artistes étaient recherchés car ils savaient, tout en respectant les normes complexes de l’art égyptien, produire des œuvres uniques, traduire la personnalité du sujet représenté, ses traits…

Durant la XVIII dynastie (Nouvel Empire), l’art égyptien va connaître une période particulière appelée période amarnienne (du nom arabe de la cité royale : Tell el-Amarna). En 1355 avant J.C Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhenaton, monte sur le trône. Il entreprend une réforme religieuse extrêmement radicale, puisqu’il prône le culte d’Aton, une divinité solaire unique, s’écartant du traditionnel panthéon égyptien. Il choisit de construire une capitale, Akhetaton, loin des anciens lieux de pouvoir, loin des puissants prêtres d’Amon. Illuminé ou prophète, celui qu’on appellera ensuite le pharaon hérétique n’entreprend pas de campagne militaire, néglige de contrôler les pays sous domination égyptienne, mais il tente de modeler l’Égypte selon ses convictions.

Durant le règne d’Akhenaton, l’art égyptien connaît lui aussi de grands bouleversements, dans la forme et dans le fond. La nature des scènes représentées diffère. Il est en effet d’usage pour Pharaon, de figurer sur les pylônes et les murs des temples dans des scènes de conquête (comme le fera Ramsès II avec la bataille de Qadesh), dans des scènes de chasse ou encore de représenter sa relation avec les dieux. Durant la période amarnienne, Pharaon et sa famille vont offrir au regard de leurs sujets des scènes intimistes représentant le souverain, sa femme et leurs enfants dans leur vie quotidienne et, bien entendu, dans les rituels de leur culte à Aton.

La nature des sujets traités confère à l’art amarnien une certaine sérénité, accentuée par son naturalisme. Des motifs floraux apparaissent en effet sur les représentations, des oiseaux… L’art égyptien gagne en délicatesse et en finesse.

Plus encore, il devient plus vivant et plus réaliste, notamment parce que la perspective fait son entrée dans les scènes peintes et sculptées, une perspective qui compose avec les anciens canons. La taille des personnages varie toujours en fonction de l’importance et non de leur situation dans l’espace, mais on constate l’apparition, dans le traitement de la forme de certains éléments (les couronnes par exemple), de diagonales. Ce réalisme se traduit aussi dans la représentation des visages, des expressions et dans le souci des détails.

On s’est d’ailleurs longtemps interrogé sur la part de réalisme qu’il y avait dans les représentations très androgynes du souverain. Akhenaton est en effet peint et sculpté avec un physique très particulier : ses hanches sont larges et pleines comme celles de son épouse, il arbore une ébauche de poitrine et son visage allongé aux lèvres sensuelles accentue l’étrangeté de l’effet produit. Certains scientifiques ont supposé que le roi souffrait d’une maladie génétique appelée syndrome de Marfan, laquelle peut entraîner ce type de déformations physiques. Une étude menée par une équipe de scientifiques américains en collaboration avec le département des Antiquités Égyptiennes du Caire a récemment levé le voile sur ce mystère, puisqu’elle a pu établir que ni Akhenaton, ni son fils Toutankhamon n’était atteints d’une telle maladie et que leur apparence physique était probablement tout à fait normale.

Les peintres et les sculpteurs ont été amenés à composer un nouveau style qui respectait les anciens codes mais s’exprimait sur de nouveaux thèmes et utilisait de nouveaux symboles. La représentation androgyne que nous connaissons d’Akhenaton est donc certainement l’interprétation que les artistes ont faite de la place si particulière de Pharaon dans le culte d’Aton. Incarnation et seul intermédiaire d’un dieu unique et asexué – le soleil – Pharaon est porteur de toutes les énergies, et à ce titre représenté à la fois avec des attributs féminins et masculins. L’artiste amarnien avait donc cessé d’être l’artisan qui représente une scène historique ou religieuse codifiée pour être celui qui livre une interprétation de la philosophie de son époque.


La période amarnienne a été un moment de liberté et de créativité sans commune mesure dans l’histoire de l’art égyptien. Elle nous livre des œuvres délicates, complexes et troublantes. Plus de 33 siècles plus tard, ces oeuvres nous conduisent à nous détourner de nos propres codes pour les visiter et à nous interroger sur les intentions de leurs créateurs. 


Mais n’est-ce pas là le propre de l’art ?

Le kindelesbrunnen

19avril

Le Kindelesbrunnen - Récit inspiré de légendes de la cathédrale de Strasbourg

J'observais depuis une vingtaine de minutes le manège d’un couple de cigognes. C’était une joie de revoir ces majestueux oiseaux après tant d’années où leur nid était resté vide. J’avais l’impression que mon village alsacien avait retrouvé son âme. Je songeais à la légende du Kindelesbrunnen que les Mamas racontent aux enfants le soir venu.

Il y avait autrefois dans la Cathédrale de Strasbourg un puit appelé Kindelesbrunnen, dont la dalle est encore visible aujourd’hui. Ce puit permettait d’accéder à un immense lac souterrain situé sous l’édifice. Sur le lac flottaient des âmes qui avaient appartenu à des trépassés et attendaient de renaître. Lorsqu’une femme souhaitait avoir un enfant, elle se rendait au Kindelesbrunnen et adressait une prière. En bas, sous la voûte immense, un gnome écoutait, assis dans une barque argentée. La femme était-elle sincère ? Serait-elle une bonne mère ? Il cherchait au fond de son cœur la réponse à ces questions et, s’il décidait que la demande était légitime, il jetait à la surface du lac un filet d’or pour se saisir d’une âme. Une cigogne pénétrait alors dans le puit et venait se saisir du précieux colis pour aller le délivrer.

La dame cigogne que j’avais en face de moi était peut-être la descendante des porteuses d’âmes mais, pour l’heure, ce qui était évident c’est que la bestiole avait autre chose à faire que de livrer des bébés et qu’elle était un peu maniaque lorsqu’il s’agissait de construire son nid. Elle repoussait d’ailleurs sans ménagement son mâle lorsqu’il s’avisait de vouloir y disposer lui-même les brindilles qu’il ramenait.

Le ciel commença à se teinter de rouge et la lumière déclinante m’arracha à la contemplation des cigognes. J’allais m’éloigner lorsque je me retournais une dernière fois et murmurais à l’intention de mes beaux échassiers : 

- Saluez de ma part les habitants du Kindelesbrunnen.

Tandis que je rentrais, le ciel s’assombrissait, à l’image de mon âme taciturne, un instant illuminée par la magie des cigognes, et qui replongeait inexorablement dans ses ténèbres. On devrait toujours garder à l’esprit qu’une légende en appelle une autre et qu’une âme enténébrée est une porte ouverte sur l’enfer. Oui, on devrait, mais cela ne changerait probablement rien pour l’esprit qui erre dans sa nuit intérieure.

Ce soir là, je me glissais sous l’épais édredon en priant pour que le sommeil ne se refuse pas à moi. Ma prière fût exaucée ; je sombrais presque immédiatement mais le repos fût de courte durée. Je ne saurais dire combien de temps j’avais dormi, mais je me réveillais, l’esprit alerte comme si je n’avais pas eu à sortir d’un sommeil profond.

Je frissonnais de froid et je ne sentais plus le poids de l’édredon sur mon corps. Je tâtonnais autour de moi pour le trouver lorsque je réalisais que j’étais allongée sur une surface dure qui ne pouvait être un matelas. J’ouvrais brutalement les yeux et me levais d’un bond en constatant que je n’étais pas dans ma chambre.

Je me tenais sur la rive d’un lac. Une brume flottait à sa surface, voile fantomatique, qui laissait parfois entrevoir une eau si sombre qu’elle avait peine à accrocher la lumière de… Je levais les yeux cherchant la provenance de cette lumière et ne vis aucune lune. Au dessus de moi il n’y avait qu’une voûte immense ! J’étais dans une grotte aux dimensions cyclopéennes dont les anfractuosités vomissaient d’étranges et hideux champignons phosphorescents.

J’entendais distinctement le clapotis de l’eau, mais je percevais aussi d’autres sons. Je regardais paniquée autour de moi, tentant d’accoutumer ma vision à cette demie obscurité. Je sentais monter la panique en même temps qu’une terrible révélation que mon esprit se refusait à accepter. Pourtant, d’impossibilité en impossibilité, je cheminais vers l’inadmissible. Je m’étais endormie dans mon lit pour me réveiller au bord d’un lac souterrain pieds nus et en chemise de nuit… et n’avais-je pas pensé à un tel lac avant de me coucher ?

Je connaissais ce lieu, non que je l’aie déjà visité mais j’en avais lu des descriptions et je me pris à scruter la brume à la surface de l’eau, espérant entrevoir des âmes… rien ! Après tout, pourquoi les âmes seraient-elles visibles ? C’est certainement invisible et impalpable une âme.

Je commençais à longer la rive, cherchant une issue, lorsque j’arrivais à un cours d’eau, émergeant d’un étroit boyau, qui semblait se déverser dans le lac. Je reculais vers la paroi la plus proche, les muscles raidis par la terreur glaciale qui se répandit instantanément dans chaque fibre de mon être. Aucun cours d’eau n’avait jamais alimenté le lac des âmes, mais d’autres légendes, bien plus sombres, parlent de tunnels menant à un lac infernal.

Je tentais de rassembler mes souvenirs, de me remémorer les détails des témoignages d’expéditions menées autrefois dans les entrailles de la terre par ces hommes partis chasser des démons. Mon souffle devenait court à force de tenter de penser vite, mais je parvins à le discipliner en même temps que j’évaluais la situation. La première chose dont j’avais besoin était d’un peu plus de lumière. Je posais mon pied sur une saillie de la paroi et commençais à l’escalader pour atteindre un amas de champignons phosphorescents. Lorsque je les arrachais, leur contact visqueux me souleva le cœur. Je remontais les pans de ma chemise de nuit pour les transporter durant la descente.

Je me mis à explorer les lieux en brandissant mon éclairage de fortune. Voir où je mettais les pieds me rassurait, d’autant que j’entendais toujours, venant d’un peu partout, des bruits que je ne parvenais pas à identifier, des frottements peut-être ? Je me figeais et je fermais un instant les yeux car je venais de me souvenir de l’une de ces anciennes histoires.

Autrefois, il existait une porte qui menait au lac infernal, située dans la cave d’une maison proche de la cathédrale. Durant une période de fortes pluies, d’énormes serpents, de hideux lézards et des crapauds avaient surgi des profondeurs, fuyant probablement l’inondation. A la suite de cet événement la porte fût murée.

Je me baissais lentement, approchant mes champignons du sol pour tenter de regarder sous la couche de brume. Ils étaient bien là ! Une masse grouillante, écoeurante cohorte reptilienne qui m’aurait sans doute assaillie si je m’étais approchée de l’eau. Aussi loin que je pouvais voir, ils étaient là, empêchant quiconque de rejoindre le lac.

Je me redressais et guettais l’étendue sombre devant moi. Si ces créatures étaient là, alors il était possible que tout le reste soit vrai. C’est à ce moment-là que j’aurais dû suivre les tunnels et chercher une issue pour remonter à la surface. Mais mon âme était enténébrée, inapte à la survie, fascinée par ce qui pourrait surgir de la brume.

Je restais ainsi, immobile, durant une éternité. Ma peur m’avait abandonnée tant elle me semblait inutile et je ne tressaillais même pas lorsque parfois une froide créature rampait sur mes orteils. Un vent léger s’était levé et je me demandais d’où il pouvait venir, sans vraiment chercher à le savoir. La brume semblait s’écarter, dessinant un sentier au milieu du lac.

Je commençais à distinguer une barque, menée par une pale silhouette fantomatique. Elle avançait lentement vers moi et je l’attendais. Je ne voyais pas clairement son visage, mais je sentais qu’elle ne me quittait pas des yeux. Lorsque la barque accosta, je m’approchais, ignorant le grouillement de créatures à mes pieds.  La forme spectrale me tendit la main et, me penchant pour la saisir, je vis enfin les traits de son visage. Je le reconnus, je me reconnus. La surprise me fit perdre l’équilibre et tomber parmi les suivants reptiliens de cet autre moi. L’un d’eux me mordit la main et je hurlais de douleur.

Je me réveillais dans mon lit, couverte de sueur et haletante. Je poussais un soupir de soulagement en réalisant que tout cela n’était qu’un rêve. Encore fébrile des lambeaux d’émotion qui s’accrochaient à mon esprit, je rejetais l’édredon pour me lever. C’est là que je vis le sang couler de ma main sur les draps blancs, et les petits trous dans ma chair qui ressemblaient à s’y méprendre à une morsure de serpent.

Un conte de faerie

18avril

Un conte de Faerie

Le regard de Maeven parcourait lentement la clairière. Inutile d’être un arpenteur d’esprits pour savoir ce qui trottait dans cette tête-là : il passait en revue le potentiel émotionnel du lieu, sa capacité à accueillir une soirée des délices, à générer des surprises et des passions. Maeven est un gardien de la loi : tout doit correspondre, dans le moindre détail à ce qui doit être et c’est toujours le cas, il y veille scrupuleusement. Je souris un instant en imaginant ce qu’il deviendrait si quelque chose dérapait. Peut-être que Maeven perdrait sa cohésion en même temps que celle de sa belle soirée… peut-être même qu’il exploserait de dépit, littéralement naturellement, nous éclaboussant tous de glaciales gouttelettes de rigueur. Beurk ! Maeven se tourna vers moi en fronçant les sourcils, comme s’il avait perçu mes pensées inappropriées.

- Tout est prêt de mon côté, et toi ?

Je haussais les épaules. Cette petite question à elle seule résumait finalement l’abime qui me séparait des miens. Ni lui, ni aucun autre ne pourrait comprendre que je refuse de me préparer à l’inattendu, que je souhaite le vivre spontanément et laisser mes émotions me submerger.

Maeven jaugea ma tenue et afficha un sourire approbateur. Je ne prépare pas mon esprit, mais je sais porter le masque que l’on attend de me voir porter. J’étais délicieuse, en tous cas j’en avais l’air.

Les feuilles des arbres autour de nous commencèrent à bruisser, annonçant l’arrivée des autres. Kelyl fut la première à entrer dans la clairière et nous salua en inclinant légèrement son pâle visage de poupée. Elle s’approcha d’un arbuste fleuri et se pencha pour en humer le parfum. Elle sembla satisfaite et étala autour d’elle les voiles pourpres de sa robe aérienne avant de s’asseoir au pied du buisson.

Toute vie sembla quitter l’azur de ses grands yeux. Kelyl s’abimait dans ses rêves intérieurs en attendant l’heure des délices. Sourde aux frémissements de vie qui agitaient la forêt, elle retenait sa formidable sensibilité qui à ses yeux n’était qu’un outil. J’aurais aimé me lever, la secouer, lui dire tout ce qu’elle perdait, l’ouvrir à la magie de l’univers, à ces rêves que nous faisions enfants lorsque notre ancienne nous racontait des histoires. Mais cela n’aurait eu aucun sens pour elle. Kelyl était devenue maîtresse de ses perceptions et elle s’en glorifiait, naturellement.

Tandis que je la regardais, Matena et Vern avaient pris place dans la clairière. Matena irradiait de sensualité, pulsant une onde de trouble, mécanique martellement appelant le désir. Vern, quant à lui, répondait en projetant ses éclats de violence, tantôt rageurs, tantôt exaltés. Il ne semblait pas avoir choisi quelle forme sa violence prendrait. Quelque chose allait-il enfin troubler la soirée des délices ? Est-ce que, pour la première fois, l’un d’entre nous aurait renoncé à contrôler totalement un outil émotionnel ? Je sentis en moi poindre ce… ha mais comment cela se nomme-t-il ? Cette impression qui fait penser que nous pouvons attendre de l’avenir quelque chose de meilleur. Le mot m’échappait, mais peu importe, la sensation était là et elle était vraiment excitante.

Perdue dans mes pensées, je n’avais pas réalisé que Kelyl était revenue parmi nous et que Maeven se tenait devant moi attendant que je veuille bien, à mon tour, contribuer aux délices. Je fermais les yeux et lentement, doucement, libérais les délicates volutes de sensations. Bientôt ma tendresse effleura la sensibilité de Kelyl. Je la sentis grandir, croître, se répandre en un amour qui devint passion lorsqu’il rencontra Vern et Matena. La clairière toute entière était baignée de ces sentiments mêlés lorsque Maeven fit s’élever les chants anciens. Alors nous commençâmes à danser, une danse extatique, parfois chaotique comme les affres de l’amour et du désir, parfois douce et apaisante comme la tendresse comblée.

Maeven dirigeait ce bal des délices, sa volonté s’immisçant dans l’esprit des uns pour les tempérer, incitant les autres à se libérer davantage. Je sentais les appels cinglants qu’il lançait à mon esprit et plus il me sollicitait, plus cette chose au fond de moi me disait qu’ils avaient tort et que j’avais raison, que mes rêves n’étaient pas des chimères. L’espoir ! C’était cela ! Au moment où le mot me revint à l’esprit, la sensation m’envahit totalement. J’étais emplie de la certitude que leur réalité n’était pas la mienne.

L’onde des délices se troubla, perdit sa consistance, lorsque mes émotions échappèrent au cercle. J’entendis le hurlement rageur de Maeven. Matena et Vern étaient dressés devant moi, l’incompréhension et la déception se peignant sur leurs visages.

- J’ai d’autres rêves leur dis-je, un monde où les hommes existent.

Kelyl s’approcha de moi. Elle ne savait quelle émotion elle devait afficher pour la circonstance et son visage oscillait entre la réprobation et la compassion. L’herbe bleutée caressait ses pieds, comme pour la rassurer. Finalement elle murmura :

- Le temps est loin où nous étions enfants et où l’ancienne nous racontait des contes d’hommes. Tu es une fata désormais, tu ne peux pas croire que…

Je posais la main sur sa bouche.

- Non, ne le dis pas… te souviens tu ? On dit que chaque fois que l’un d’entre nous dit que les hommes n’existent pas, il en meure un !

Je me levais et commençais à m’éloigner.

- Il n’y a jamais eu d’homme en Faerie ! me cria Maeven.

Je me retournais une dernière fois, pour leur tendre une main qu'ils saisiraient peut-être.

- Ils existent, j’en suis certaine et pour eux les sensations et les sentiments ne sont pas une matière que l’on façonne. Ils se laissent guider par eux, envahir, surprendre, ravir et ce monde imprévisible est à notre portée !

Leur dédain répondit à mon espoir et ils cessèrent en cet instant d’être « les miens ». Je leur tournais le dos sans regret et quittais la clairière saluée par les arbres anciens, ceux qui savent, prête à fouler la terre des hommes.

Yingalli et Waathawun vus par Ned

7avril

La tentation de remplir les blancs a été trop forte. Ned n'a pu résister et nous livre sa version du dialogue entre Yingalli et Waathawun. 

Merci Ned pour cet élan de créativité !

Bienvenue chez Yingalli

2avril

Samhain, le tome 1 d'Aethernam (Dessin de Morinière et scénario de moi-même) est en bonne voie. Stimulé par mes coups de fouet encouragements, Morinière fait chauffer sa tablette graphique et ses crayons.

Voici en avant première la planche 12. Elle se déroule dans l'univers de Yingalli, une créature d'eau.

Vous pouvez également voir une autre planche de l'album sur le Blog de Morinière.

Aethernam et le ténébreux Gulgirran

23février
Samhain, la BD sur laquelle je travaille avec Morinière, a changé de nom pour devenir Aethernam, Samhain étant le titre du premier tome. Je m'en suis expliquée "presque sérieusement" sur le blog de Morinière.

Aethernam correspond bien à l'univers que nous avons créé, à la fois beau et lumineux, intemporel et mouvant, subtil et inquiétant... Et plus Morinière dessine, plus je développe des coups de coeur pour certains personnages (d'ici quelques planches, ce sera l'Ecole des Fans et je collerai 10/10 à tout le monde !)

Parmi les "figures montantes", Gulgirran est mon penchant du moment et j'ai eu envie de vous présenter cet être sombre et passionné. Afin de ne pas dévoiler les secrets du scénar, les dialogues ont été "légèrement modifiés".


... roulement de tambour ...

Et voici en direct de la case 4, fraîchement sorti de la planche 10, le beau, le sombre, le troublant GULGIRRAN !!!